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Anniversaire de la «Petite Venise provençale»

Port-Grimaud: l’expression d’une architecture «douce»

Il y a 51 ans, sous l’impulsion de l’architecte franco-suisse François Spoerry, naissait un extraordinaire projet d’urbanisme moderne: la construction du village lacustre de Port-Grimaud, au cœur du Golfe de Saint-Tropez. Depuis, de nombreux Suisses se sont installés dans la cité, investissant dans des résidences secondaires de haut standing. Port-Grimaud semble hésiter aujourd’hui entre caractère provençal et tendance au luxe.

«Port-Grimaud est né de mon désir d’avoir une petite maison au bord de l’eau, avec un bateau devant ma porte. Mais j’envisage aussi de créer un village et pas seulement un assemblage de maisons. Un vrai village avec son cœur, sa place, son église, ses hôtels, ses restaurants. Issu du passé, mais en accord avec les hommes et les choses du présent». C’est ainsi que François Spoerry résumait son projet. Pour cet architecte issu d’une vieille famille zurichoise émigrée en Alsace, Port-Grimaud deviendra l’œuvre de sa vie.
En 1962, à la fois marin et architecte, Spoerry apprend qu’un vaste terrain insalubre est à vendre dans le Golfe de St-Tropez (département du Var, région Provence-Alpes-Côte d’Azur). Cette étendue marécageuse, délimitée côté terre par la route nationale, et au sud par la rivière la Giscle, est infestée de moustiques, envahie de roselières et semble n’intéresser personne. L’insuffisance des fonds marins empêche par ailleurs l’approche de toute embarcation. Se rendant sur le terrain, Spoerry a pourtant la conviction qu’il vient de découvrir l’emplacement de sa future «cité lacustre des temps modernes». Un rêve qui se concrétise trois ans plus tard, avec l’obtention du permis de construire le 13 juin 1966. Le début d’une belle aventure.

A l’encontre des modes de l’époque
Pour François Spoerry, la cité doit s’intégrer parfaitement au paysage méditerranéen, en respectant le style provençal des villages voisins. Alors que les constructions modernes de la fin des années 1960 privilégient la verticalité et les lignes droites, cet architecte prône l’horizontalité, les courbes, le vernaculaire et le refus de toute uniformité. Il puise son inspiration dans les constructions populaires d’Italie ou de Grèce dont il admire la simplicité, le souci du détail et l’intégration judicieuse au site. «C’est ce vocabulaire, dont chaque élément est simple en lui-même, que j’ai voulu retrouver et utiliser pour Port-Grimaud, comme s’il s’était construit spontanément, sans règles d’urbanisme, sans tenir compte de la révolution architecturale des années 1920 et suivantes». En d’autres termes, il souhaite que l’on oublie l’architecte…
Il définit pour «son» village un certain nombre de règles: habitations différenciées par leurs coloris et comprenant parfois des parois en pierres locales apparentes, variété de volumes, maisons au gabarit limité (trois étages au maximum), façades légèrement inclinées interdisant le fil à plomb, angles de façade renforcés pour accentuer l’assise du bâtiment, usage des tuiles creuses dites romaines disposées en encorbellement le long des toits (génoises), etc.
En tant qu’urbaniste ayant fait ses preuves avec la reconstruction du centre-ville de Mulhouse, François Spoerry dessine Port-Grimaud comme les doigts d’une main, avec des canaux, des presqu’îles, selon les principes d’une architecture «douce». Il crée des ruelles aux tracés irréguliers, des canaux suffisamment larges et profonds pour accueillir divers types de bateaux de plaisance, de doubles accès aux maisons (côté quai et côté canal), des porches et enfin des jardinets, qui constituent un réseau d’espaces verts à travers la cité. Chaque maison est accessible en bateau à voile depuis les canaux, sans franchir de pont. Mais ce n’est pas tout: écologiste avant l’heure, il souhaite que Port-Grimaud devienne une ville sans voiture. Un vaste parking à l’entrée de la cité est prévu pour accueillir les véhicules des visiteurs.
L’objectif visé est clairement défini: ne pas dénaturer le caractère lacustre du site «et préserver sa tranquillité de toute l’agitation dont souffrent les villes modernes». Cette vision d’un village au sein duquel les habitants transitent dans un dédale de ruelles entre maisons et bateaux, Spoerry la puise dans ses souvenirs d’enfance. A Zurich, où sa famille possédait une propriété, il ne se lasse pas de contempler la reconstitution d’une cité lacustre préhistorique au Landesmuseum. Il décide de tout faire pour concrétiser ce «port à domicile»: chacun peut partir de chez soi avec son bateau comme on le ferait avec une voiture. Il se démarque ainsi du concept de marina classique, où les bateaux sont garés comme des véhicules sur un parking de supermarché.

Construire sur 35 hectares de marécage
Pour maîtriser le projet dans sa globalité et ne devoir rendre de compte à quiconque, François Spoerry acquiert, avec l’aide de sa famille, le terrain en friche. Il joue donc le rôle à la fois de promoteur, d’architecte, de maître d’œuvre et d’ouvrage: l’Ordre des architectes crie au scandale. Pour démarrer son projet, il doit pourtant faire appel à des investisseurs, guère enthousiastes. Un crédit bancaire de 3 millions est réuni, juste assez pour construire la première tranche.
Le chantier qui s’annonce n’est pas des plus simples. Certains prédisent déjà que Port-Grimaud finira, comme Venise, par s’enfoncer dans la mer. Spoerry choisit l’option de construire sur la terre, puis d’amener la mer par les canaux consolidés pour éviter toute pollution de la nappe phréatique. Le terrain se compose d’une couche superficielle de vase, sous laquelle se trouve du sable. La stratégie suivante est mise en œuvre: délimiter les presqu’îles et les emprisonner dans une muraille d’acier (appelée palplanche), afin de stabiliser la terre. Une fois les presqu’îles enfermées dans leur corset de fer, les canaux sont dragués et le terrain préparé pour supporter les maisons et les rues. Un réseau d’assainissement sophistiqué traverse les ponts avec des pompes de relevage en direction de la station d’épuration située dans la plaine de Grimaud, ce qui évite tout rejet en mer.
La première étape de Port-Grimaud est construite grâce à la récupération de carrelages, tuiles, éléments de charpente, menuiserie et ferronnerie issus d’un vaste chantier en démolition. Pour François Spoerry, le recyclage de ces matériaux est un moyen de retrouver «la patte de l’artisan», tout en construisant à un moindre coût. En outre, les tuiles anciennes présentent l’avantage d’accueillir les formations spontanées de mousse, donnant lieu à des variations de teintes inattendues.
De juin 1966 à fin 1970, la cité lacustre sort de terre. Une vie de village se crée naturellement, avec ses services, ses commerces et ses restaurants. Ce site convivial devient très rapidement une nouvelle attraction touristique. La construction s’étalera alors sur plusieurs étapes, jusque dans les années 2000, donnant lieu à trois «arrondissements» (Port-Grimaud I, II et III), gérés par des associations syndicales distinctes et autonomes. Depuis 2002, Port-Grimaud est labellisé «Patrimoine du XXe siècle», une consécration à laquelle son créateur n’assistera pas: Spoerry décède le 11 janvier 1999. Le site s’étend aujourd’hui sur 74 hectares et compte près de 2400 logements (1091 maisons et 1246 appartements), plus de 2000 places d’amarrage et 13 km de canaux. En quelques décennies, le prix de l’immobilier a grimpé en flèche, affichant en moyenne 15 250.- euros pour une résidence en 1966, 457 345.- en 1991 et 950 000.- en 2015!

Village convivial ou forteresse cossue?
«En dessinant Port-Grimaud, je voulais affirmer sans ambiguïté que la référence aux architectures traditionnelles et régionales peut aboutir à une création et non à un pastiche», disait François Spoerry. Y est-il parvenu? Et son ambition «d’une vaste collectivité de l’amitié» ouverte sur l’extérieur s’est-elle concrétisée? Dans les années 1970 déjà et craignant l’afflux des touristes, les résidents-propriétaires s’étaient concertés pour définir des principes de vie commune, telles qu’une limitation des touristes durant certaines périodes de l’année, une tenue vestimentaire correcte, la présence de vigiles et même l’entrée payante! Il s’agissait de déployer des mesures visant au maintien du calme et du style de vie «de bonne compagnie», ainsi qu’au respect de valeurs esthétiques.
Actuellement, des règles sont appliquées à l’ensemble de la cité, concernant notamment la circulation (parkings à l’extérieur), le bruit et la propreté. Des principes sont aussi à respecter pour le choix des matériaux et des couleurs, tout comme pour la façon de traiter les quais ou la végétation. A cela s’ajoutent des interdictions: étaler son linge de bain au vu des passants, pique-niquer et faire des barbecues, se déplacer en rollers, avoir des parasols affichant des publicités, réaliser des vues aériennes de la cité (même pour Google Maps!) ou naviguer en tant que touriste sur les canaux… Même si Port-Grimaud reste accessible aux visiteurs - la loi prévoyant que rien ne peut interrompre le cheminement des piétons le long du littoral -, cette ville est bel et bien une enclave privée!
D’autres voix s’élèvent pour reprocher à la cité de ne pas offrir la mixité souhaitée dans le projet initial: des logements sociaux étaient en effet prévus, mais n’ont jamais été réalisés, les copropriétaires s’y étant opposés. A l’image de nombreux petits villages de la Côte d’Azur où la très forte spéculation foncière a éloigné les habitants vivant à l’année, Port-Grimaud s’est vidé de ses commerces de première nécessité (boulangerie, boucherie, épicerie, etc.) au profit de magasins, restaurants et marchands de glaces avant tout destinés aux touristes.
La présence des Suisses sur le site y est certes pour quelque chose, mais ils ont aussi contribué par leurs achats massifs, et contribuent par l’entretien pointilleux de leur propriété, à la prospérité de la cité. 

Véronique Stein

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